« Suffering in Silence » : le nouveau rapport de CARE sur le top 10 des crises oubliées en 2019

Quelles crises humanitaires n‘ont fait que rarement la Une des journaux ? Dans quelles régions souffrent des millions de personnes à l’abris des regards ? Le rapport « Suffering in Silence » de CARE donne les réponses et liste le top 10 des crises humanitaires les plus oubliées. Pour ce rapport, plus de 2,4 millions d’articles publiés en ligne à travers le monde ont été analysés.

 

La crise alimentaire chronique à Madagascar domine le classement du rapport « Suffering in Silence » publié par CARE. L’analyse de la couverture médiatique globale a été effectuée pour la quatrième année consécutive par l’organisation humanitaire et montre une tendance inquiétante de certains pays présents sur la liste de façon récurrente. Le continent africain abrite neuf des dix crises sous-médiatisés.

Nous voyons une corrélation de plus en plus importante entre le changement climatique et la durée et complexité des crises humanitaires. De Madagascar à la région du Lac Tchad et jusqu’à la Corée du Nord, la majorité des crises présentes dans notre rapport sont la conséquence d’un déclin des ressources, de l’augmentation des phénomènes météorologiques extrêmes et du réchauffement climatique plus largement », explique Frédéric Haupert, directeur de CARE Luxembourg.

« L’attention accrue du public pour la crise climatique mondiale est encourageante, mais nous devons nous assurer que les conversations ne se limitent pas au Nord et aux transformations nécessaires ici. Il est choquant de constater le peu d’attention médiatique concernant les souffrances humaines liées au réchauffement climatique dans le Sud, le manque d'action politique pour lutter contre cette injustice et la faiblesse des solutions appliquées pour alléger le fardeau des communautés les plus vulnérables », dit Fréderic Haupert. « Bien que la couverture médiatique ne puisse pas remplacer l‘aide d’urgence, elle peut contribuer à sauver des vies. »

Avec le rapport « Suffering in Silence », CARE veut encourager les institutions médiatiques, les organisations d’aide et les politiciens à faire des choix consciencieux sur leurs priorités. Dans la plupart de ces 10 crises sous-médiatisés, la réponse humanitaire est également sous-financée.

 

« Suffering in Silence 2019 » : Top 10 des crises les moins médiatisées :

  1. Madagascar – Impacté par la crise climatique d’origine humaine, plus de 2,6 millions de personnes sont touchées par la sécheresse.
  2. République Centrafricaine – A cause d’un conflit brutal au cœur de l’Afrique, environ 2,6 millions de personnes ont urgemment besoin d’une aide humanitaire.
  3. Zambie – En raison du changement climatique, environ 2,3 millions de personnes dans le pays ont besoin d’une aide alimentaire.
  4. Burundi – L’instabilité alimente une crise humanitaire, qui fait que 17,7 millions de personnes luttent pour nourrir leurs familles.
  5. Erythrée – Fuyant la sécheresse et les répressions, la moitié de tous les enfants de moins de 5 ans connaissent un retard de croissance suite à la malnutrition.
  6. Corée du Nord – Environ 10,9 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire pour répondre à leurs besoins alimentaires, sanitaires, en eau et d’hygiène.
  7. Kenya – Piégé au milieu des inondations et sécheresses, plus de 1,1 millions de personnes vivent sans accès régulier à la nourriture.
  8. Burkina Fasso - Une catastrophe humanitaire silencieuse, touche environ 5,2 millions de personnes – plus d’1/4 de la population- suite à l’escalade de la violence dans le centre du Sahel.
  9. Ethiopie – Dans un cercle vicieux de catastrophes naturelles, faim et déplacement, environ 7,9 millions de personnes souffrent d’un niveau grave de malnutrition. Les femmes enceintes et allaitantes, les enfants et les personnes âgées sont les plus touchés.
  10. Bassin du Lac Tchad – Conflit armé, déplacements et faim sont les raisons principales à cause desquelles près de 10 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire.

 

Vous pouvez lire le rapport compet ici


Les 10 crises les moins médiatisées en 2019


Bassin du Lac Tchad/Nigéria – 5 ans dans une cage – L’histoire d’une fille kidnappée à 12 ans et retenue en captivité par Boko Haram

Salma* nous raconte son histoire vécue au sein de l’une des 10 crises les moins médiatisées en 2019 : dans la région du Lac Tchad.

J’ai couru. J’ai couru aussi vite que j’ai pu, pieds-nus à travers la boue. Je savais que c’était ma seule chance de m’échapper. Et je savais que mon mari me tuerait si je m’arrêtai de courir, alors j’ai couru.

J’avais 12 ans quand les combattants de Boko Haram ont attaqué mon village. Ils sont arrivés en moto et ont brûlé tout notre village. Je me souviens que les gens tentaient de fuir dans toutes les directions car ils tiraient dans tous les sens. Ils sont entrés dans notre maison et criaient sur nous avant de tuer mon cousin et mon voisin, qui étaient venu chez nous plus tôt dans la soirée. Ensuite, ils ont pris mes deux plus jeunes frères et moi. Nous étions assis à l’arrière des motos pendant deux journées entières sans savoir où nous allions. Quand nous nous arrêtâmes la nuit pour nous reposer, j’ai pensé à fuir mais il y avait toujours un homme qui nous surveillait. J’étais effrayée mais je n’osais pas bouger ou parler de peur qu’ils me tueraient aussi. Tout comme ils avaient tué mes frères sur le chemin. Ils ont été abattus devant mes yeux. Je fais encore des cauchemars à propos de cette nuit. Nous avons finalement rejoint un camp au milieu de la forêt de Sambisa. Je ne savais pas que ce serait ma maison pour les 5 prochaines années.

J’ai été mis dans une cage. Il y avait environ 20 autres filles avec moi, la plupart avaient plus moins mon âge. Nous n’avions rien à manger et n’étions pas autorisé à quitter la cage. Seules deux filles par jour pouvaient sortir environ deux heures pour aller chercher de quoi manger. Nous rapportions surtout du bois de chauffage et des feuilles d'arbres que nous utilisions pour faire de la soupe. Nous utilisions les cendres du bois de chauffage pour nous laver car nous n’avions pas de savon. Il n’y avait rien à faire dans la cage à part parler, prier et dormir sur les quelques matelas à terre. Le plus horrible était lorsque les combattant nous utilisaient comme spectatrices pour leurs décapitations publiques. Nous avons dû assister à des lapidations et à des exécutions très brutales d'hommes et de femmes. J’ai encore les images qui me hante. Si nous faisions un seul son, nous étions punis de 80 coups dans le dos. Parfois, certains des combattants venaient dans la cage pour choisir les filles qu'ils voulaient épouser. Nous étions traités comme du bétail.

J’ai été choisie à trois reprises. Chaque fois je devais quitter la cage et aller dans une cabane dans laquelle je devais rester avec le combattant qui souhaitais m’épouser. Mais les seules fois où je les ai vu c’est lorsqu’ils venaient pour me violer. Ils me forçaient à enlever mes vêtements et si je tentais de résister, ils me frappaient, menaçaient de me tuer ou attachaient mes bras et mes pieds aux piliers en bois soutenant le toit de paille. Et ils finissaient par me violer de toute façon. Je préférais rester dans la cage. Au moins personne ne me touchait et je n’étais pas toute seule. Ils m'ont remis deux fois là-bas, probablement parce que mes maris étaient morts.

Mon père était pasteur. Ma mère s’occupait de moi et mes sept frères et sœurs. Je chantais dans une chorale. J’étais heureuse.

Mon troisième mari était le pire mais nous étions ensemble le plus longtemps, à peu près un an. J’étais celle qu’il détestait le plus parmi ses trois femmes. Je n’étais pas autorisée à parler aux autres femmes parce qu’il pensait que j’avais une mauvaise influence. Même lorsque je suis tombée enceinte, il menaçait de me tuer. J'étais déjà enceinte auparavant de mon premier mari mais mon enfant est mort de faim. Je ne produisais pas assez de lait maternel car je n'avais rien à manger moi-même.

Un matin, mon mari à mis en action ses menaces et avait décidé de me tuer. Un groupe de combattant m’ont ramené au point d’exécution public où j’étais attachée au sol. Ils allaient me tuer après leur prière matinale pour laquelle ils sont parti. L’une des autres femmes est venu vers moi une fois qu’ils étaient partis. Elle m’a dit « Je vais te détacher, mais s’ils t’attrapent, ne dit pas que c’était moi. »

Je ne peux que marcher en boitant car mon pied droit a des lésions définitives à cause de tous les coups de cordes et de bâtons que j’ai reçu. C'était très difficile pour moi de courir, aussi parce que j'étais enceinte de huit mois. Mon cœur battait la chamade, pensant qu'ils me rattraperaient d'une minute à l'autre. Lorsque le ciel s'est assombri, j'ai cru que j'étais perdu mais j'ai trouvé une route principale. À quelques mètres de là, il y avait un barrage routier avec des soldats assis en uniforme. J'avais tellement soif et j’étais toute transpirée. Plein d'espoir, j'ai marché vers eux mais dès qu'ils m'ont vu, ils ont crié que je devais m'arrêter. Puis ils m'ont forcée à me déshabiller entièrement. Au début, je ne comprenais pas, je pensais que ce sont peut-être aussi des combattants. Mais plus tard, on m'a dit qu'ils devaient vérifier si je portais des bombes sur mon corps. Les filles sont souvent utilisées comme kamikazes. Je crois que c’est ainsi que la deuxième femme de mon mari est décédée car elle n’est jamais revenue au camp.

Après environ trois jours, les militaires m’ont ramené vers le camp le plus proche, qui est maintenant ma nouvelle maison. C’est ici, que j’ai donné naissance à ma fille. Elle est tout ce que j’ai. Cela fait 6 mois maintenant que je suis ici, et c’est la première fois que je me sens à nouveau en paix. Je me rends souvent au centre pour femmes et je parle avec la conseillère de CARE. Elle est devenue comme une sœur pour moi et la seule en qui j’ai réellement confiance. Ensemble, nous essayons de traiter tous les souvenirs que je veux effacer. Mais ils me hantent toujours. Mon plus grand souhait est maintenant de revoir ma famille, même si je ne sais pas où ils ne se trouvent ni s'ils sont vivants.

*Le nom a été modifié


Oui, je soutiens CARE!

Faire un don!    Faire un don régulier!

Je souhaite obtenir les eNews de CARE